S’il est un sujet sur lequel je défie aujourd’hui quiconque d’avoir un avis définitif, c’est celui de la sortie de crise. J’avoue être moi-même plutôt embarrassé lorsque l’on me demande d’exprimer une opinion (ou plutôt un pronostic) sur les perspectives de reprise de notre économie. Et pour cause. Certains éléments plaident objectivement en faveur d’une reprise économique rapide. Et d’autres laissent entrevoir une crise durable susceptible de se transformer en dépression.
Ce qui me fait croire en une reprise rapide, c’est que l’économie n’est aujourd’hui plus une science, mais un fait sociologique. Si les économistes, les politiques, les entreprises, et les consommateurs considèrent de concert comme acquise l’idée d’une reprise, alors ils créent les conditions de cette reprise. Or tous s’accordent aujourd’hui à reconnaître que cette reprise économique interviendra au second semestre de l’année 2010. C’est la raison pour laquelle elle a de fortes probabilités de se produire, et ce quels que soient les fondamentaux économiques. Ce phénomène porte un nom : la prophétie auto-réalisatrice.
Dans cette économie gouvernée par des prophéties, à quoi sert alors un économiste ? Aucun économiste au monde n’est aujourd’hui capable de prévoir les taux de croissance du PIB de l’année prochaine. En revanche, un économiste bénéficie d’une crédibilité de compétences qui lui permet d’affirmer une vérité, de nature à influencer les acteurs économiques. Et cela relève précisément de la prophétie auto-réalisatrice.
Toujours est-il qu’il y a aujourd’hui des éléments objectifs qui plaident en faveur de cette reprise. Les carnets de commandes des entreprises se remplissent à nouveaux. La consommation des ménages, notamment américains, montre des signes de dynamisme.
Voilà la raison principale qui me fait entrevoir une reprise économique à court terme. Au fond, je suis un acteur économique parmi d’autres, chef d’entreprise dans le domaine de l’Internet, et l’idée d’une reprise au second semestre 2010 me convient plutôt bien. Je la prends donc volontiers à mon compte.
Pour autant, d’autres arguments, qui me semblent tout aussi recevables, tendent à infirmer cette idée, voire à la contredire totalement, au point d’évoquer les scénarios les plus pessimistes.
Fin novembre, la Société Générale met le microcosme économique en émoi, de part et d’autre de l’Atlantique, en publiant un rapport confidentiel dans lequel elle recommande de se préparer à un éventuel « effondrement économique global » au cours des deux prochaines années. Ce scénario du pire étant justifié par des dettes abyssales des états, dont on peine à imaginer les possibilités de remboursement.
Début décembre, Jacques Attali publie à son tour un éditorial au titre évocateur : « Le pire s’avance à pas de loup », dans lequel il fait aussi référence à la question de la dette, qu’il évalue à 12 trillons de dollars par an dans les pays développés. Tout simplement colossal.
Et lorsque l’on sait que le « plan Geithner » américain permet de racheter les actifs toxiques des banques en empruntant au budget fédéral américain, on comprend qu’une nouvelle bulle, encore plus importante que la précédente, est désormais à l’œuvre.
La question est donc de savoir lequel des deux scénarios que je viens de présenter (celui d’une reprise économique rapide, ou celui d’un enlisement dans la crise) est le plus probable. Et l’impasse de cette analyse réside dans le fait qu’ils sont tous les deux hautement probables.
Oui, les conditions sont réunies pour qu’une reprise économique intervienne en 2010, car les acteurs économiques l’ont décidé, selon le principe de la prophétie auto-réalisatrice. Et oui, les fondamentaux économiques peuvent aussi nous laisser entrevoir le pire.
Et si ce « pire » n’était pas justement la crise d’après ? Celle qui succèdera à la période de croissance, sans doute artificielle, attendue en 2010.
La vie est un éternel recommencement...
