Il a souvent été fait allusion ces derniers mois à ce que l’on appelle les « dérives » du capitalisme. Le capitalisme, nous dit-on, est en « crise ». L’heure est à la « moralisation » du capitalisme. Il est bien sûr aisé de comprendre ce que nous plaçons derrières ces concepts. Mais ne commettons-nous pas tous ici un gigantesque abus de langage?
« Capitalisme » et « capitaliste » sont des termes utilisés depuis le 18ème siècle, et sont tous deux issus du mot « capital ». « Capitaliste » désigne donc à la base celui qui détient le capital, et notamment le capital d’une entreprise. Etre capitaliste désigne donc un état de fait, mais en aucun cas un comportement, tel que pourrait le faire par exemple le mot « spéculateur ».
De ce point de vue, j’assume parfaitement le fait d’être qualifié de capitaliste. Et je ne suis ni plus ni moins capitaliste que mon menuisier, ma fleuriste, ou même que Bernard Arnault, le président de LVMH ou François Pinault, président du groupe PPR.
Or quand nous parlons de crise du capitalisme, nous pensons tous spontanément à Jérôme Kerviel, ce trader de la Société Générale qui a pris 50 milliards d’euros de positions sans qu’il puisse être inquiété par sa hiérarchie. Nous pensons à tous ces traders de salles de marché qui se comportent comme des éternels adolescents en quête d’adrénaline aux manettes d’un jeu vidéo. Nous pensons à ces patrons qui échouent tout en revendiquant le versement de leurs parachutes dorés.
Et quel est le point commun entre tous ces braves gens ? Précisément le fait qu’aucun d’entre eux ne détient le capital des entreprises dans lesquelles ils sont sensés s’impliquer. Que ce soit Jérôme Kerviel et les autres traders de la Société Générale, ou Daniel Bouton, son Président, tous sans exception sont des salariés d’élite, qui incarnent ce que l’on pourrait dénommer une « nomenklatura du travail ». Et ce qui est vrai à la Société Générale l’est dans toutes les grandes banques, assurances, ainsi que dans de nombreuses multinationales.
Il n’est pas dans ma nature d’opposer les uns aux autres. Mais force est de constater qu’il existe deux catégories de chefs d’entreprise : le chef d’entreprise entrepreneur d’une part, qui représente l’immense majorité, et le chef d’entreprise salarié d’élite.
Le chef d’entreprise entrepreneur a le plus souvent créé son entreprise en investissant son capital personnel. Il s’inscrit dans une logique patrimoniale, dans laquelle il a beaucoup à gagner si le projet est vertueux, mais aussi beaucoup à perdre, si le projet s’avère défaillant. Il est investi corps et âme dans son entreprise, qu’il qualifie souvent comme étant son « bébé ». Le chef d’entreprise entrepreneur a la culture du risque, mais fuit les décisions téméraires susceptibles de compromettre l’intégrité de son entreprise. Il sait se concentrer sur l’essentiel, mais développe un sens du détail inégalé qui lui permet de maîtriser les moindres subtilités de son projet. Une anecdote m’a récemment été rapportée au sujet de Bernard Arnault, président et propriétaire du groupe LVMH. Celui-ci a été observé devant la boutique Séphora située sur l’avenue des Champs Elysées en train de faire modifier le contenu du texte affichant les horaires d’ouverture et de fermeture du magasin. Du zèle me direz-vous ? De l’implication, vous répondrai-je.
L’implication est précisément l’une des qualités qu’il manque à bon nombre de chefs d’entreprise salariés.
Implication capitalistique d’une part, car le chef d’entreprise salarié n’est pas propriétaire de son projet (à l’exception de quelques parts ou stocks options). N’étant pas partie prenante du capital, ce chef d’entreprise a par nature une prise de risque limitée. Un succès peut lui assurer des gains substantiels. Un échec n’a en revanche aucune conséquence patrimoniale. Souvent donc, le défi tend à prendre le dessus sur la raison, et singulièrement dans le domaine des banques et assurances.
Implication organisationnelle d’autre part, dans la mesure où le chef d’entreprise salarié tend à développer une « culture du tableau de bord », qui lui permet de diriger son entreprise en se focalisant sur quelques indicateurs de référence, en omettant souvent de se concentrer sur des détails dont les conséquences peuvent être grandes. Ne dit-on pas que le diable est dans les détails ?
Même si ce tableau mérite d’être nuancé (il existe des chefs d’entreprise entrepreneurs court-termistes et des chefs d’entreprise salariés honnêtes et compétents), il est intéressant de constater que les valeurs que développe le chef d’entreprise entrepreneur (implication, prudence, pérennité) sont des valeurs que je qualifiais dans mon précédent billet ("Crise du masculin") de féminines, alors que les valeurs que développe le chef d’entreprise salarié (jeu, prise de risque, vision à court terme) correspondent à des valeurs que je qualifiais de masculines. L’attitude du chef d’entreprise entrepreneur, dont je disais à l’instant qu’il pouvait assimiler son entreprise à son bébé, est de ce point de vue très maternelle, féminine.
Le « capitalisme féminin » n’est donc pas un capitalisme sexué, à savoir un capitalisme organisé avec et par des personnes de sexe féminin. Cela n’aurait aucun sens. Il s’agit plutôt d’un capitalisme apaisé qui développe des valeurs éminemment féminines. Avec des femmes… et des hommes !
